1/18/09

Nous y sommes par Fred Vargas




Nous y sommes




par Fred Vargas





Nous y voilà, nous y sommes. Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts-fourneaux de l'incurie de l'humanité, nous y sommes.



Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l'homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu'elle lui fait mal. Telle notre bonne vieille cigale à qui nous prêtons nos qualités d'insouciance.



Nous avons chanté, dansé.



Quand je dis « nous », entendons un quart de l'humanité tandis que le reste était à la peine.



Nous avons construit la vie meilleure, nous avons jeté nos pesticides à l'eau, nos fumées dans l'air, nous avons conduit trois voitures, nous avons vidé les mines, nous avons mangé des fraises du bout monde, nous avons voyagé en tous sens, nous avons éclairé les nuits, nous avons chaussé des tennis qui clignotent quand on marche, nous avons grossi, nous avons mouillé le désert, acidifié la pluie, créé des clones, franchement on peut dire qu'on s'est bien amusés.



On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles, comme faire fondre la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous la terre, déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces vivantes, faire péter l'atome, enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni connu.



Franchement on s'est marrés.



Franchement on a bien profité.



Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu'il est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de terre.



Certes.



Mais nous y sommes.



A la Troisième Révolution.



Qui a ceci de très différent des deux premières (la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu'on ne l'a pas choisie.



« On est obligés de la faire, la Troisième Révolution ? » demanderont quelques esprits réticents et chagrins.



Oui.



On n'a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis.



C'est la mère Nature qui l'a décidé, après nous avoir aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies.



La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets.



De pétrole, de gaz, d'uranium, d'air, d'eau.



Son ultimatum est clair et sans pitié :



Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l'exception des fourmis et des araignées qui nous survivront, car très résistantes, et d'ailleurs peu portées sur la danse).



Sauvez-moi, ou crevez avec moi.



Evidemment, dit comme ça, on comprend qu'on n'a pas le choix, on s'exécute illico et, même, si on a le temps, on s'excuse, affolés et honteux.



D'aucuns, un brin rêveurs, tentent d'obtenir un délai, de s'amuser encore avec la croissance.



Peine perdue.



Il y a du boulot, plus que l'humanité n'en eut jamais.



Nettoyer le ciel, laver l'eau, décrasser la terre, abandonner sa voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs, éteindre en partant, veiller à la paix, contenir l'avidité, trouver des fraises à côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en laisser au voisin, relancer la marine à voile, laisser le charbon là où il est, – attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon tranquille – récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le phosphore, on n'en a plus, on a tout pris dans les mines, on s'est quand même bien marrés).



S'efforcer. Réfléchir, même.



Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire.



Avec le voisin, avec l'Europe, avec le monde.



Colossal programme que celui de la Troisième Révolution.



Pas d'échappatoire, allons-y.



Encore qu'il faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l'ont fait le savent, est une activité foncièrement satisfaisante.



Qui n'empêche en rien de danser le soir venu, ce n'est pas incompatible.



A condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la barbarie – une autre des grandes spécialités de l'homme, sa plus aboutie peut-être.



A ce prix, nous réussirons la Troisième révolution.



A ce prix nous danserons, autrement sans doute, mais nous danserons encore.





Fred Vargas - Archéologue et écrivain 







Fred Vargas (née Frédérique Audoin-Rouzeau) est une femme de lettres française, née le 7 juin 1957 à Paris. Auteur de romans policiers à fort succès, elle a choisi, avec « Vargas », le même pseudonyme que sa sœur jumelle Joëlle, peintre contemporaine connue sous le nom de Jo Vargas. Ce pseudonyme fait référence à Maria Vargas, personnage joué par l'actrice Ava Gardner dans le film La Comtesse aux pieds nus.





1 comment:

Xigent said...

Might as well post here the comment that I made to Grant (Bodhi Thunder) about not having an English translation:

...a quick search for an existing English translation yielded nothing. I could translate it, but to do the nuances justice would require time that I don't have.

I thought a post in French (and thus erotically charged to the English-speaking ear, of course, as is all French) would attract ethical fence-sitters with hedonistic leanings from among the hundreds of thousands of French-speakers who silently follow our blogs. ;)

Basically, though, Vargas is saying

humanity's negligence these past 50 years has finally brought us to the edge of the chasm, where humans often find themselves.

Pesticides, air pollution, acid rain, food imported from afar, tennis shoes that make lights flash when we walk — we've really yukked it up. It's a lot more fun to hop a plane than it is to hoe potatoes.

But now,
she says, we've arrived at the brink of the Third Revolution (after the Neolithic and the Industrial): Mother Nature, exhausted, sullied, bled dry, is shutting off the spigots — oil, gas, uranium, air, water.

Her ultimatum is "Save me or else die with me."

A lot of work lies before us. We can still have a good time, but we can't risk slipping into barbarity again.

There's no escaping this Revolution. Gotta leave the coal in the ground and get over our obsession with growth. Only solidarity will bring humans success this time.


Neat, eh? It's all over the web, too.

X.